Hasard100

Commis

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Il fumait son cigare au nez et à la barbe des lignes ennemies.

J’casserai ma pipe le cigare au bec ! lançait-il, avec un clin d’œil à sa compagnie. Il zigzaguait comme un crabe affolé entre les tranchées et portait les missives. Joffre, le „Poilu des Poilus“, il ne l’avait jamais vu, lui le simple commis-voyageur. Pourtant, il le vénérait et le haïssait en même temps.

Ce jour-là, il tomba sous les balles des boches. Il avait oublié son cigare.

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Titanosaure

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Je n’avais jamais aimé le soleil. En rejoignant Pilar à Barcelone, je pensais pourtant m’y faire : son sourire espiègle, sa légèreté si féminine et son goût pour les robes à volants éclipseraient bien vite toute cette lumière.

À vrai dire, je me suis terni tout seul : mon amour pour les musées sombres et froids m’aura fait passer pour un peine-à-jouir auprès de ses amis, puis d’elle aussi.

Maintenant qu’il faut partir, me voilà devant un titanosaure.

Et même lui, il me snobe.

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Derrière

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Bruxelles, 13 juillet 1939.

– Ruben, cours pas si vite !

– Arrive, ça va commencer !

Ruben connaissait Bruxelles comme sa poche. Il adorait flâner derrière le palais de justice pour écouter les plaidoiries. Son accent flamand nous faisait sourire et dans son regard passait une lueur de malice qui donnait envie de comprendre tout ce qu’il disait.

– Là, on s’ra bien.

On restait alors des heures accroupis derrière la grande fenêtre qui donnait sur la salle d’audience, à écouter s’écouler les misères et passions fascinantes des faits divers.

 

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Déambuler

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D’une ville à l’autre, je vais mon chemin. Je ne demande rien d’autre qu’un morceau de pain. Je peux être gentil, je peux être vilain, mais toujours je vais mon chemin.

Pourquoi suivre une carte quand on a un instinct ? J’ai brûlé avec joie mes cartes Michelin. Googlemaps est pour moi un souvenir lointain. Je bois votre eau, je savoure votre vin. Mon plus grand sourire vient au petit matin.

Ils disent que le plus important n’est pas le but, mais que c’est le chemin.

Alors, je déambule.

 

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Ballage

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Quand je t’écoute parler en un flot continu
Je pense à l’immense presse qui hante le laminoir
Sa chaleur infernale, son vacarme confus
Martèlent les esprits tel un vil assommoir

De blagues belges incomprises en charades surannées
Tu tapes coup pour coup sur l’enclume de nos vies
Le small talk n’est rien face à ta logorrhée
Et l’on souhaite soudain être déjà parti

Ô déesse du ballage, combien de jours encore ?
Cherches-tu, en secret, à battre ton record ?
Ton flow sape les vivants et fait sourire les morts.

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Darkroom

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Je regarde les tirages pendre en rangs serrés et mon laboratoire se transforme en ruelle italienne un début d’après-midi de printemps, quand le linge qui sèche d’un mur à l’autre forme des ponts imaginaires entre les bâtisses penchées.

Dans le calme et la moiteur, je les regarde sécher pendant des heures. Je suis un amoureux du tirage argentique, un reliquat du passé. Mes photos sont le prolongement de ma pensée. Chaque minute que je passe à les développer me fait vieillir un peu plus.

Ma darkroom, c’est l’Italie sans le soleil.

 

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Wendat

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– „Accroche-toi à ma selle !“ cria Pelipa alors que son mustang galopait vers moi.

Quelle fureur. Pourquoi le village était en flammes ? Les Hurons ne partageaient avec les Iroquois que leur langue. Ces pionniers ne respectaient rien. En deux ans, j’avais appris le Wendat – leur langue. Les Attignawantan appréciaient le tailleur de pierre blanc, et Pelipa m’aimait.

J’attrapai la sangle, elle glissa entre mes doigts. „Sale traître blanc !“ claqua dans l’air, puis une détonation, une brûlure à la poitrine.

– „Eskonyen’…“, lâchai-je alors que mon souffle manquait.

En Wendat, ça voulait dire „À bientôt“.

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Aphoristique

Hasard 100 aphoristique

– Belle journée, tentai-je.
– Les jours se suivent et se ressemblent, dit-elle, indifférente.
– Tu fais quoi dans la vie ?
– Secrétaire. Il n’y a pas de sot métier.
– Un chandail comme le tien, ça n’irait pas à n’importe qui !
– Ce qui est à la mode ne l’est déjà plus.
– Ouais… on dirait quand même que tu t’emmerdes sec. Qu’est-ce que tu fous ici ?
Parce qu’on ne va jamais si loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va ! hurla-t-elle.

Devant le silence de mort qui suivit, l’organisateur sonna la fin du speed-dating.

 

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Beurre

Beurre

– Excusez-moi, vous auriez du beurre ?

Pas facile de se faire entendre dans le brouhaha de cette turne qui jamais ne décrochera une étoile. Le loufiat vole d’une table à l’autre, entre les routiers et les commerciaux. Tellement qu’il semble m’ignorer royalement. Une minute passe.

– Garçon, s’il vous plaît, du beurre ?

Avec un foie de veau aux morilles, il doit se dire que c’est trop pour mon cholestérol. Mais bon, c’est pas mon diététicien ! Je m’égosille, la main blanchie à rester levée.

– Garçon, DU BEURRE !

L’ombre surgit derrière moi avec un sourire affecté.

– Doux ou demi-sel, monsieur ?

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Fiancée

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Pourquoi attendait-elle toujours le chant des mésanges pour partir ? Cette alternance discrète de deux notes distinctes sonnait pour elle comme un réveil, un signal de départ. Personne ne pouvait dire combien de temps le chant durerait, ni combien de cycles l’oiseau chanterait, et ça la fascinait depuis son enfance.

Elle quittait alors sans bruit le lit, le sofa ou le tapis. La porte de sortie pouvait claquer, ça lui était égal. Dans un dernier regard vers son amant d’une ou de quelques nuits passaient des photos racornies de liaisons qui n’en seraient jamais.

Pas facile d’être une éternelle fiancée.

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